20 novembre 2007

" C'est poison dans votre thé "

Nous étions trois : un breton, un sémite et un luxembourgeois, et c’était une belle nuit au bar de la rue Michel le Comte, retrouvé depuis que je suis indésirable au D., et autour de nous ça causait cinéma et revues branchées.

Nous étions cinq : il y avait O., son interprète russe, un couple bourgeois très « Paris Photo », et moi, et c’était la semaine dernière je crois, ça parlait film de Cronenberg, mafia russe, tatouages et prisonniers, et puis à un moment de la soirée destiné à me marquer, cette expression surgie de la bouche du russe interprète: « C’est comme poison dans votre thé. ».

Nous sommes soixante-trois millions : les grévistes et les autres, c’est tous les jours, aujourd’hui, et c’est ma société.

Ma société, qui laisse des marchands de sommeil être engraissés par l'Etat pour entasser des mal logés dans des taudis de misère, qui accepte qu’on surtaxe les malades, qui regarde sans broncher son système de santé être hypnotisé par les gros labos et administrer en masse des anti-parkinsoniens qui rendent accro aux jeux d’argent et des pilules anti-obésité qui favorisent le suicide. Ma société à qui l’on arrive à faire gober que son voisin de métro est un privilégié. Ma société, vidée de ses défenses immunitaires, et que l’activisme néo-libéral et la collusion des immobilismes conduisent ensemble joyeusement au gouffre. Ma société incapable de produire une autre gauche que celles qui n’ont que des vieilles réponses à de vieilles questions. Le règne des « usagers » et du « vu à la télé », dans ce pays où Sarkozy et Danielle Mitterrand se donnent la main pour accueillir de concert Hugo Chavez, l’ami commun vénézuélien, le para en béret rouge, le « frère » de Castro et des barbus de Téhéran. Et ma planète, celle d’où les abeilles auront bientôt disparues, où la Russie, toujours à l’avant-garde, montre l’exemple en envoyant à l’asile pour schizophrénie les rares voix trop critiques qui s’élèvent encore, où l’Iran aura bientôt la bombe, et où, je ne sais où, on s’amuse à inventer des laveries automatiques pour chiens, et des vaccins contre le sida qui finissent par le donner. Pendant ce temps là, car on nous laisse pour quelque temps encore agiter nos hochets, nous pouvons biens continuer de nous occuper en produisant de beaux discours sur les perspectives subversives insoupçonnées qu’offriraient internet, les jeux vidéo, et les théories queer sur le genre, ou nous mettre tous - enfourchez vos vélib’s - à cet agit-prop guilleret et propre sur lui qui étale, satisfait et suffisant, sa bonne conscience dans nos centres d’art contemporain ou sur nos scènes théâtre et danse.

Pour le dire à la mode russe et en trinquant (allez) : oui, décidément, où qu’on tourne le regard, « c’est poison dans votre thé ».

18 novembre 2007

Taverne Pelouse

Prendre le tram de la côte jusqu’à Ostende, rejointe au lendemain d’une grande tempête en mer du Nord, pour des soirées trop arrosées, cet ancien bar à marins, la Taverne Pelouse, peuplée de tronches d’ivrognes, de vieilles dames indignes et d’adolescentes vérolées réunis une fois de plus pour une partie de cartes, une portion de fromage fondu offerte chaque deux verres de bière, ou ces bars pédés sortis des années septante vaguement honteux, cachés intacts derrière leurs portes à sonnette de clubs privés décrépis. A marée basse le lendemain, par grand vent, les belges, s’il en existe encore, ramassent leurs croquettes de crevettes à même la plage, dans le sable. Sur le port, P. mâche un poisson séché comme un vulgaire chewing-gum, jusqu’à ce qu’alléchés les grands oiseaux attaquent, cormorans ou goélands obèses traînant autour des baraques à poisson, et poursuivant P. le terrorisent suffisamment pour qu’il envoie valser son poisson séché à peine entamé, et se sauve en hurlant. Au détour d’une rue plus laide encore que les autres, il y a dans cette ville étrange un fast-food sans relief et sans goût baptisé magiquement le Mystère de la Baraque à frites. De retour à Bruxelles, dans nos sacs les caramels au lait achetés chez la Moeder Babelutte, et après avoir joui ensemble dans une maison encore froide, échanger nos souffles chauds sous les couvertures comme le bœuf et l’âne à l’étable, en immersion s’abîmer dans ce week-end marin de novembre, rire ou boire ou baiser, tant qu’on peut encore, pour un moment arraché aux jours qui passent et nous écartent l’un de l’autre, s’oublier corps contre corps. Surtout nous taire, remettre toujours à plus tard les plaies qui creusent, les rancoeurs qui montent et les mots qui séparent.

Quand je rentre en France, je voudrais qu'on me bande les yeux, ne plus voir le sourire de ces journalistes et présentateurs de journaux télévisés qui affichent chaque jour plus crânement leur soumission aux puissants, leur collusion avec les forces établies d’un nouveau régime poujado-bananier en talonnettes qui s’est installé chez nous comme dans du beurre, et bien à fond. J’ai du dormir trop longtemps, et quand mes yeux se rouvrent, ce que je vois, c’est un pays tout entier qui hue ses grévistes, laisse ses CRS débarrasser les universités occupées, la dictature molle d’une opinion décérébrée et consentante, et un silence assourdissant. Partout, le froid.

27 octobre 2007

I need a mars bar ( to help me through the day)

L’automne, le vrai, le soleil gelé, les marrons chauds, le froid place de la Sorbonne, un chocolat chaud un samedi après-midi avec N. et ces portraits de laids et de fous, ces tableaux juifs russes de lapins morts comme sur la glace et de volailles écorchées pendues sur des murs de briques rouges sang, et puis dans la rue les garçons qui ont ressorti leurs parkas d’éboueurs et mettent leurs bonnets en crochet pour aller acheter leur papier à rouler rizla et leurs paquets d’Amsterdamer. Rue de Rivoli la tour Saint Jacques à moitié décalottée, pointant hors de son préservatif blanc ses gargouilles de bouchers, petit bareback architectural, relapse gothique dans le ciel de Paris. Comme chaque automne les souvenirs défilent, le maïs grillé acheté sur le réchaud, l’église où on s’était réfugié de la pluie, le visage de tel ou tel qu’on ne reverra plus, les palais qu’on a visités ou les tombes qu’on a fleuries.

Là bas la Californie en flammes, ici la température qui baisse, loin sur son île cette femme corse qui se bat seule contre le labo qui continue d’abreuver le marché de l’anti-psychotique qui l’a rendue obèse. Au même moment ce salaud d’Attali et sa commission proposant sans rire d’effacer de la Constitution, comme en toutes choses, le principe de précaution, libérer l’industrie paraît-il, mieux nous livrer crus au monstre oui, afin que nous nous laissions dévorer sans cris. Cette nuit je rentre et m’endors pour la nuit sur le canapé, la télé allumée, que je retrouve au matin, et mes maux de tête : l’autre soir encore je me suis fait une cicatrice, au vernissage de Pierre, le béton d’une mezzanine, de plein fouet, sur le front.

07 octobre 2007

Les Boules à Lorenzo.

C’est Nuit Blanche, ce soir, mais moi la mienne je l’avais déjà trop fait la veille, c’est qu’à quatre heures du matin au D. il y en avaient tellement pour parler de ballons d’eau chaude, d’infiltrations d’eau et de prix des terrains que c’en était vraiment plus possible, que j’ai du m’en rajouter une de bière, puis une autre, qu’au bar j’avais des fourmis dans les pieds et que j’aimais tellement bien parler avec ce petit costumier breton qui m’a déchaussé pour me frotter de glaçons, entre le talon et le gros orteil, pour me les faire passer, mes fourmis j’entends, puis il m’a refait mes lacets et moi j’étais Peau d’âne ou Cendrillon.

Ce samedi quand même, malgré mon foie mourrant, spectacle de feu aux Tuileries avec le fleuri qui prend des photos des braseros, et dans la grande allée, tout du long, ces grosses boules de feu dans des pots de terre, ça s’appelle, c’est ce qu’ils marquent dans le journal, les « boules à Lorenzo ». On traîne de feu en feu entre les machineries de flammes et de braise sans trouver Lorenzo, c’est pas faute de le vouloir mais tant pis, ça sera pour un autre soir peut être, par une nuit plus obscure et dans les bosquets. Alors, au milieu de la foule, on fait notre chemin entre les flammèches et les escarbilles, et c’est pas que je sois rassuré, c’est mon blouson en nylon, la peur de me retrouver en moins de deux torche vivante involontaire, improvisé bonze birman. Apres nos nouilles porc-calamars, on redescend la rue Sainte-Anne, et à l’intérieur de Saint-Roch, s’échappant des baffles, une voix qui enfle, cette voix de femme qui s’abandonne au pied de l’autel, pietà néo-réaliste électrisée de chants corses et sicules, tandis que dehors ces cortèges de voitures qui klaxonnent et de crétins qui hurlent en passant en moto, c’est que la France a gagné ils disent, et c’est bien dommage, si elle avait perdu, ils nous auraient fait moins chier. Plus tard, en me retrouvant seul, au milieu de ces gens en groupes d’amis et de ces couples en grappes, au moment de descendre dans le métro, les miennes de boules, dans la gorge, la solitude qui remonte, à la nausée.

28 septembre 2007

Marie-José Cambon

Après ce film de vaches et d’amnésie, de baisses de vision et d’ânes dans un brouillard épais, j’emmène le garçon fleuri qui veut boire son lait fraise face à Notre Dame, puis à son tour il me traîne derrière lui de par les rues du marais, jusqu’à cette librairie pédé autrefois si belle, et qui ressemble plus à grand-chose aujourd’hui. Au sous sol pourtant, cette exposition de trans-boys magnifiques, ces beaux visages de garçons des rues, exhibant sur leurs corps réinventés les signes encore indécis d’une masculinité nouvelle, comme une adolescence retrouvée, faux pénis et poils qui poussent, insolence et gravité, cicatrices et coutures, sous les seins. Boire encore trop de bières, et une fois rentré chez moi ne trouver qu’un seul message sur ma boîte hotmail, Bouygues Télécom, et pour la troisième semaine de suite, c’est dans mon courrier qu’arrive la newsletter hebdomadaire à laquelle semble s’être abonnée Madame Marie-José Cambon. Un jour, il faudra que je leur téléphone, à Bouygues Télécom, pour leur dire vous savez, c’est pas que ça me dérange, mais je m’appelle toujours pas Marie-José, et Mme Cambon, en fait, c’est pas moi.

14 septembre 2007

Le réveil et le châle

Au réveil, soudain Paris s’est rempli de kilts. Paris envahi de jeunes écossais jambes et mollets poilus dans leurs kilts flambant neufs, venus supporter leurs joueurs, moi couvert de bleus et de bandages, je me sens pour un jour un de leurs héros, moi qui pourtant ne sais rien du rugby, et ne veux surtout rien en savoir, moi qui suis juste tombé d’un escabeau, en redescendant d’un toit, par une trappe fenêtre. C’est que ce n’était pas le mien de quarantième anniversaire, chez Doumé, l’autre nuit, rue Beaurepaire, tout près de là ou la rue Dieu finit dans le canal, mais j’étais triste et j’avais bu, tout pareil. Apprendre ce que ça coûte de courir les toits après des chimères en habits d’arlequin : quelques tubes d’arnigel, chez le pharmacien, et des égratignures, partout. Mais aujourd’hui, en ouvrant Le Monde, une publicité, et voilà que Matthew Fox, celui de Lost – Les Disparus utilise la même marque de crème de beauté que moi, et c’est comme si ça allait marcher, comme si, petit miracle dermato-cosmétique moderne, dans quelques semaines à peine, j’allais pouvoir, enfin, demander Benoît Magimel en mariage, ou Joseph Fiennes, ou mieux encore les deux ensemble, après tout.

Cette semaine, cette grosse colère en écoutant la radio, entendre, une boule dans la gorge, Dan Franck se faire insulter par l'intelligentsia bien-pensante quand il ne fait que rappeler des vérités de soixante ans, quand oui, Max Jacob a bien été abandonné de tous, lâché par un salaud qui avait déjà peint Guernica et qui peindrait encore longtemps ses hideuses colombes, mais qui n’aurait pas bougé d’un doigt pour son ami, qui pouvait bien crever à Drancy. C’est que se mouiller en faveur d’un juif homosexuel et mystique chrétien, pour un macho à deux balles comme Picasso, faut comprendre, le pauvre, ça faisait peut-être un peu trop. Si la France qui pense est si compréhensive, c’est bien qu’elle fait pareil aujourd’hui, ils sont tous là à dessiner des colombes dans le sable, à s’émouvoir sur des conflits lointains, à s’exhiber en contempteurs d’hyper-puissances désignées à une vindicte facile, et prompts à s’indigner, comme d'autres lèvent pour la bonne cause des choeurs d'enfants, de l’injustice commise au bout du monde. Mais quelle est la voix qui s’élève encore pour un voisin de palier soudain disparu ? Quelle est l’oreille qui se tend pour entendre cela qui est si proche et que nous ne voyons pas, ce bruit pourtant bien français, les hurlements de misère qui montent ici-même de nos prisons, de nos hôpitaux, de nos services psychiatriques ? Nous vivons dans un pays sans honte, sans oreilles et sans yeux.

En attendant, c’est le nouvel an, nous sommes en 5768, après la synagogue et un passage à la Pitié, je me retrouve aux terrasses sur Bear Street, une poche en plastique à la main et, dedans, une radio des poumons et un châle de prière. Ne pas diluer dans ma bière l’espoir et la crainte. Dans huit jours, quand sonnera une dernière fois la corne du bélier, la corne du réveil, des têtes se baisseront, un peu partout autour du monde, recouvertes une fois encore par une mer de châles blancs.

28 août 2007

knock knock knockin’

« Je lève mes yeux vers les montagnes … D’où me viendra le secours ? » Psaume 121, Chir Hama’alot, Cantique des Degrés.

C’est longtemps après l’extinction des feux, quand je suis censé dormir mais que mon corps ne cède pas, quand la fatigue est trop grande, que le cerveau épuisé s’agite, je rallume et je prends une revue, littérature porno-pédé branchée pleine de garçons en slips de marque, cette poésie chic et crue qui se croit d’aujourd’hui, ce hard d’avant-garde à trois francs qui me plait tant pour un instant, pour ses bouquets étincelants d’artifices moites et de queues épaisses, images et textes sur lesquelles essayer de me masturber comme autrefois, pour la promesse d’entrevoir en songe le paradis d’Allah, ses soixante dix vierges bien montées très bon marché, ses rivières de lait de miel et de sperme j’espère, mais ça prend très longtemps à venir, mes circuits électrisés par le manque de psychotropes sur ordonnance, ceux que je n’ai pas pu prendre hier pour avoir trop bu, je bande à peine, trop de tension en moi, les neurones bloquées je jouis sans même l’avoir eue dure une fois, d’une décharge tardive, courte et sans fierté, qui ne me fait gémir qu’à peine, d’une de ces vidanges impuissantes à m’apporter le sommeil, celui que je demandais et que j’attend.

Le jour où je suis rentré de Crète, mon oncle est mort, de cette mort due aux soins attentifs du personnel de nos grands services hospitaliers dévastés par le fléau de leur propre incurie, mort dans un de ces lieux ravagés d’idiotie, des suites d'une station prolongée dans le grand bain de l'Assistance Publique où l'indifférence s’est depuis longtemps hissée au premier rang, mais vraiment au tout premier, des infections nosocomiales. Quinze jours avant de partir, moi j’avais été à Lariboisière lui apporter des pantoufles, pour ses pieds, parce qu’ils avaient gonflé, et celles-là enfin il avait pu les mettre, il était content. Je me demande pourquoi on nous montre si souvent le délabrement des hôpitaux de Gaza à la télé, moi ce jour là, je n’avais pas vu la différence entre Bagdad, les territoires autonomes et à Paris la diabétologie, et pourtant j’avais bien cherché, même les couloirs et les murs c’était pareil, les mêmes savates en plastique aux pieds des infirmières, c’est bien la peine qu’ils aillent aussi loin pour tourner, la gare du Nord, il me semble, c’est quand même plus près. Pendant son séjour dans le cadre idyllique de ce service renommé, on avait gentiment laissé la gangrène continuer de s’installer, les artères achever de se boucher, et puis un jour on l’avait laissé tranquillement repartir chez lui sans son dossier - mais il était trop désagréable avec les infirmières de toute façon, il paraît, et c’est çà surtout ce qu’ils y avaient marqué : le patient est caractériel (lire : il nous fait bien chier) -. Puis il avait du retourner en urgence à Bichat, moi j’étais encore à la mer, et il y était depuis trois jours quand il est mort ce vendredi là où je suis rentré. A Bichat, son dossier, par fax depuis Lariboisière, venait juste d’arriver.

On l’a enterré le jeudi 3 août, il y avait un grand soleil. Le pasteur a lu l’ouverture de l’Evangile de Jean, en pleine lumière, dans ce cimetière de fin fond de banlieue, entre les rues de la Paix et de l’Egalité, ma mère assistait à l’enterrement de son petit frère. Il a été enterré dans la concession ou l’avaient étés déjà Marie, Marguerite, Madeleine et Georges. Après qu’on ait jeté chacun une fleur, comme on jette la dernière poignée de terre, les fossoyeurs ont commencé leur travail, je me suis retourné, la lumière scintillait dans la barbe de ce jeune fossoyeur rouquin qui tient la pelle, un visage un corps si beau que je voudrais rester un peu encore, je me retourne encore et encore une fois de loin, il me plait tant, celui qui recouvre ma famille de la terre d’où elle vient.

Quelques jours après, je suis aux fêtes belges de Lokeren près de la rivière Durme, entre les pintes de blonde et les saucisses de cheval, la nuit tombe entre quelques gouttes de pluie, Bryan Ferry est entré sur la grande scène illuminée, un peu plus tard il attaque : « It’s getting dark, too dark to see…Feels like i’m knockin’ … », le concert est magique, Bryan Ferry entre Pat Garrett et Billy the Kid, refrappant à son tour après Dylan aux portes du paradis, refrappant et insistant encore, comme si c’était pour nous, pour P., pour moi, pour tous les belges qui veulent à ce moment là avec nous y entrer.

« Mon âme attend le Seigneur, plus ardemment que les guetteurs le matin, oui, que les guetteurs n’attendent le matin » Psaume 130, Chir Hama’alot, Cantique des Degrés.

07 août 2007

Mer de Lybie

Débarqués en pleine nuit d’un avion improbable, au milieu des cars des tours operators qui attendent moteurs qui tournent devant l’aéroport d’Heraklion, pots d’échappement et fumées de souvlaki, nous nous réveillons le lendemain à Aghia Galini, pour un temps réparés de tout souci, défendus de tout nuage, à l’abri de toute pluie, ce havre coincé par la roche qui fut aussi le refuge de Dédale et d’Icare, père et fils dans l’ombre d’une grotte, fabriquant leurs ailes de cire, rêvant et préparant leur envol, au bord du golf de Messara.

Après les premiers coups de soleil viennent les premières bières Mythos dans les verres glacés, l’eau de mer remontant les berges poussiéreuses et fertiles de la Plati, l’église des quatre martyrs, et la nuit tombée sur le port ce si beau concert de folkeux dont les voix en transe s’élèvent au milieu des familles de l’île, des pastèques, et des assiettes de pois chiches séchés. Réservé la veille, c’est, pour une semaine seulement, un voyage last minute comme en tapis volant sur cette chanson de Johnny Nash reprise par Claude François, cette histoire d’arc-en-ciel et de nuages dissipés. D’un jour à l’autre rien n’est grave, juste le miel des montagnes pelées, et le vent chaud qui rend fou, notos ou sirocco, venu par la mer de Libye.

Ici toutes les habitudes se prennent, même la demi-pension à base de vieilles portions de moussakas congelées, de tarama douteux ou de tzatziki rance échangées chaque soir contre un ticket dans la même taverne immonde, ces dîners expédiés avant qu’on puisse enfin se balader, acheter des cigarettes à onze heures du soir, aller d’un raki l’autre, d’un kafénio l’autre, de la terrasse de chez Miros jusqu’à une table chez Poppi’s six mètres plus haut et retour, cherchant la fraîcheur dans nos verres glacés, et, avant la fermeture, le marchand de souvenirs sur son scooter, son oie vivante sur le siège arrière, elle est sa femme et sa muse, la nuit dans sa cabane il la prend c’est sur, par derrière, et avec ses lunettes, sa moustache à ramasser les miettes de féta, il ressemble à Giangiacomo Feltrinelli, qui aurait balancé ses Senior Service pour de vieilles grecques roulées.

Le jour on marche le long des falaises et P. m’encule entre les grands rochers, ou bien on prend le bateau qui nous dépose à Agios Georgios. Là-bas l’eau est encore plus belle, n’y arrivent que quelque fous qui font la route en plein soleil, et dans la baraque sur le chemin qui monte au dessus de la plage, il y a Michaelis, qui doit servir trois cafés par jour, et George, le vieil anglais en slip qui pend, ils discutent à deux mots à l’heure dans un sabir qui n’est qu’à eux, leur conversation interrompue par le bruit irrégulier de leur tape mouches en plastique qui s’écrasent sur les toiles cirées sales, c’est du Beckett d’après insolation, du "En attendant l’ouzo" à l’ombre des bambous, les verres d’eau sont gratis, P. et moi loin de tout ce qui nous englue au Nord, la mer nous attend.




14 juillet 2007

Le Départ

Hier matin, vendredi 13 et jour de chance, j’ai rendez vous avec Mademoiselle Gavarret, ma nouvelle banquière, celle qui veut me mettre à l’index, à la banque de France, celle qui veut ma peau. Ma petite nièce est arrivée en pension chez nous pour trois jours, son poupon rose et chauve, désarticulé à force, qui traîne déjà sur mon lit, et quand à midi elle veut pas finir son jambon purée je luis dis attention, si tu n’es pas sage Rama Yade va venir, ou plutôt, non, tiens, Mademoiselle Gavarret, et je vois bien qu’elle a peur. Mademoiselle Gavarret me reçoit entre deux stages de formation, et Mademoiselle Gavarret, moi en fait, pour la former, ça la changerait de ses bourgeois d’Auteuil, je lui parlerais bien de cette femme qui se chie sous elle dans une salle d’attente bondée à Lariboisière, de cette puanteur, de la flaque brune sur son siège, quand elle se lève, pour sa consultation d’anesthésie, de nous tous qui détournons les yeux, des infirmières et du personnel qui se font et se refont le couloir rien que pour le plaisir d’y faire claquer leurs sabots, sans s’apercevoir de rien, le nez trop pris sans doute, ou trop occupés à micheline t’as vu avec mado si elle a bien téléphoné à patrick rapport à l’imprimante à josy, je te rappelle qu’y a plus d’encre. Mademoiselle Gavarret, la moitié de mon âge en short, derrière son bureau, qui sait si elle est pas pieds nus, là maintenant, en face de moi, je devrais lui raconter cette jeune chinoise qui hurle tous les jours dans l’entrée, au centre médico-psychologique, à la Motte Piquet, si bien que si je veux un jour pouvoir y être reçu à mon tour, j’aurais intérêt à m’entraîner à mieux rouler des yeux, et puis à m’y mettre de suite, au cantonais.

Mais enfin bon, c’est veille de fête nationale, j’ai oublié de jouer à l’euro-millions, alors le soir, ça sera, avec Roger et le garçon fleuri, un vernissage de poupées vaudou, de tatoueurs piercés, et de chiens bassets qui vomissent de la kro mélangée à leur Royal Canin, à l’entrée. Tous ces mots d’initiés d’un vocabulaire exotique et rêveur : l’hafada, le dydoe, l’apadravya et l’ampallang, qu’on doit m’expliquer patiemment en même temps qu’en bon garçon circoncis, j’apprends les bases de l’anatomie génitale des hommes, le frein et la guiche, et que je me demande si moi aussi j’en ai un, de frein, résiduel.
Le bal de la caserne à Sévigné est devenu payant cette année, mais on ne regrettera pas nos six euros tant la merguez est bonne, la météo salvatrice, merci jolis pompiers. Après la fin, quand on est arrivé au fleuve on s’est assis sur le parapet, le temps que Roger digère sa crêpe, que les réverbères s’éteignent, que le Pont Neuf fasse ses ronds dans l’eau, qu’on ait envie d’un petit déjeuner. Au Départ Saint-Michel, il y avait ceux qui se couchaient, ceux qui se levaient, ceux qui en étaient aux croissants et ceux au spaghetti bolo, ceux qui passaient au café, ceux qui repassaient à la bière, le jour qui se levait, l’île de la cité, à une table ces deux brunes en débardeur, jumelles comme deux gouines barcelonaises, l’impression de retrouver Paris.
Aujourd’hui quand je me lève, au bar d’en bas, ce joli garçon brun, au dos de son T.shirt, écrit en belles anglaises, brille le mot latin pour « Miséricorde ».

09 juillet 2007

Rue aux ours

C’est un week-end d’expo de photos de pères noël gonflables et de nains déguisés en robots, un samedi de vieux film de Stan Laurel sans Hardy, de pelouses nocturnes où on attrape la crève, de bières bues avec N., petit monstre, et le garçon fleuri. C’est, le lundi matin, sortir de chez le petit docteur, mon cœur et mes poumons, se retrouver pris dans une tempête d’été, l’eau qui déferle si fort boulevard du Temple que j’en pleurerais de pas avoir sur moi ma bouée-canard, oh ma bouée-canard si je rentrais toujours dedans, si au moins je pouvais encore l’enfiler, je pourrais me laisser entraîner, jusqu’au port, vers la Bastille, par les flots, et m’amarrer quelque part, en attendant, pendant que tous les repères autour s’effacent. Parce que c’est C. qui ne monte plus jamais à Paris depuis qu’il n’est plus qu’à quarante minutes de la capitale, c’est son téléphone qui sonne dans le vide quand à n’importe quelle heure je l’appelle, c’est N. qui couche avec des grands noirs américains mais qui récite encore, à quatre heures du mat' rue de Rivoli, de la poésie grecque en attendant les bus de nuit, c’est les pizzas près de Châtelet qui t’implosent le système digestif en technicolor, c’est les quatre fromages qui sont au chèvre et brie fondu, c’est qu’on peut t’y mettre du saumon et même des moules si tu veux, comme petit monstre qui s’est chopé trois jours d’arrêt maladie, c’est Paris qui d’ici quinze jours se videra peu à peu de tous ceux qui « j’adore tellement Paris en août (c’est pour ça que je reviens qu’en septembre) ». Et c’est, pour ceux qui seront encore là, la cirrhose ou la gastro qui guette, chaque nuit : la rue des Lombards.

05 juillet 2007

Tropicale maladie

On est rentré de Tielt, on a fait la fête des steaks dans l’appartement, puis entre deux averses on marche d’une bière à l’autre dans les rues du centre, il pleut comme dans une chanson de Dalida, Bruxelles. Entre deux vaisselles et deux danses, moi et P., notre petit congrès mensuel de la franco-belge du caoutchouc, nos vieilles durex.
Harengs nouveaux, bite dans le cul et tête de porc pressée-frites, mon premier week-end de juillet, belge et pas vraiment kasher, à peine le temps de revoir la rue des teinturiers, son Paradis de la Babouche, et, pour rentrer le soir à la maison, quand le soleil revient, prendre ces vieux tramways pouilleux, dans lesquels aucun belge n’est jamais monté, juste deux polonaises, trois portugais, P. et moi, bien sûr, et tous les arabes du quartier.
Sur le i-Pod de salon, à tourner en boucle, à nous refiler sa neurasthénie du bonheur, Tracey Thorn, Judy Garland du pauvre et de nos illusions défaites, à la nausée, et encore l'égouttoir à vider... A la télé il pleut à Paris aussi, aux infos sur France 2 ils disent que les cours d’eau en France, on a fait des analyses, on a trouvé des particules, c’est des médicaments, de tout. C'est le genre de choses qu’on sait si bien faire encore, à force de gaver nos ruisseaux de paracétamol, de mettre nos fleuves sous lexomil, nos pharmacies en faillite, que si du ciel continue à se déverser autant d'eau, les caniveaux de nos villes feront de nouveaux affluents pour ces rivières d’antibiotiques, qui débordent, partout.
Et dans nos campagnes, les cygnes tombent en plein vol, de la grippe, sur nos champs.

Je rentre en France, l’eau descend les escaliers du RER, cette moiteur des sous-sols, plus besoin de voyager beaucoup pour se ramener de belles maladies tropicales, cet été c’est ici et tous les jours, la saison des pluies. Et parfois, à me retrouver là, je voudrais juste me noyer, dans ma bière trappiste... oh, jouez, jouez encore, tous les sirtakis, baglamas et bouzoukis.

27 juin 2007

La Pitié

Depuis que je suis seul dans l’appartement, cette semaine, et A. en vacances à Rome, le frigidaire est vide, deux soirs de suite je me pisse entièrement dessus sur un pantalon propre, aux toilettes, et comme moi tous les appareils se dérèglent un à un, la télécommande dans ma chambre, le décodeur au salon, l’ordinateur qui plante chaque soir, la fenêtre qui s’ouvre et se referme toute seule, c’est l’attaque des machines, les esprits qui me parlent, j’ai peur et je voudrais téléphoner, vite, que quelqu’un me rassure enfin, mais il n’y a plus personne sur MSN, seulement cet énorme bruit : un tableau s’est décroché du mur de la cuisine et s’écrase sur la vaisselle alignée, en dessous.

A trois heures du matin j’allume LCI, ce débat de cauchemar sur le taux d’alcoolémie autorisé au volant, ces bonnes âmes, si bien intentionnées, si insolemment répressives, qui se proposent de le réduire à un verre de vin seulement, et je me dis qu’à la vitesse où ça va, bientôt on aura plus le droit de simplement marcher dans la rue à plus de trois verres dans le nez, au cas où on renverserait une voiture, en traversant, qui sait. Quand mes nièces et mon neveu seront à leur tour devenus grands, est ce qu’ils enverront les habitants de ton quartier te fliquer ta proximité jusque dans ton lit, veiller à ce que même là t’aies plus le droit de fumer, pour pas te choper un cancer ? Est-ce qu’ils éliront, pour que surtout tu gardes un cœur sain, des représentants qui voteront des deux mains des lois pour te faire faire de force chaque jour ton gentil petit tour de jogging, avé (bien sûr, attends !) le short et les baskets, nouveaux étendards d’une majorité consentante au pire ? Est-ce qu’on verra s’improviser, à chaque coin de rue, des mini-jeux olympiques de 1936, dans la joie et la bonne humeur ? …. Mais c’est maintenant qu’il est là sous mes yeux tous les jours à s’étendre, ce continent de terreur, où hors de question que tu coûtes un sou à ton voisin, où tout ce qui t’arrive c’est bien parce que t’avais qu’à pas, et pis où tiens oublie pas ton prozac, surtout.

Aujourd’hui pour une fois mon portable a sonné, une infirmière de la Pitié, mais c’était juste pour me prévenir, pour mon rendez vous, hein, ben, mon psy, il sera vraiment trop occupé pour me recevoir, demain. Au dîner chez F., bien avant le vin blanc, Ph. était déjà tout rouge, il voulait juste être bronzé, un problème de réglage dans la machine à U.V sans doute, ça me rappelle ces grands hôpitaux parisiens et d'ailleurs, qui exposent sans honte ni regrets publics leurs patients cancéreux à des radiothérapies défectueuses, comme cet homme dans le journal qui depuis s’en chie et s’en pisse tous les jours dessus, à faire mal. Boulevard de Sébastopol deux heures après minuit la ville était morte, les avenues et le monde autour de moi vides de tout sauf de l’écho de mes pas, si vides, même, que j’ai eu peur de voir surgir, de derrière un arbre, Rachida Dati avec un alcootest et puis ses dents, parce que oui, j’ai bu, et j’aime les garçons.

Je me rappelle quand à la télé tout le monde clopait, quand dans Paris on trouvait encore des taxis la nuit, quand on avait encore le droit d’être malade, de faire du bruit après dix heures, de boire à vomir dans le caniveau, de sécher la piscine. Je me rappelle quand nos vies tout le monde savait bien que c’est compliqué, quand on était tous volontaires pour se prendre la tête, quand personne ne zappait tout comme on passe d’un programme à l’autre, je me rappelle quand tu répondais quand on te parle.

25 juin 2007

Ani lo yashen (je ne dors pas)

Je me couche après avoir vu le soleil resplendir déjà sur les Invalides et l’esplanade déserte d’un dimanche de touristes et si je me réveille au goûter c’est pour passer mon après midi à pleurer sur des épaules absentes et sur mon foie retourné, mes poches sous les yeux comme des cloques de grand brûlé. Pour la sécurité sociale je prépare des forêts entières de photocopies inutiles dont au dernier moment il manquera toujours une même quand il n’y aurait plus d’arbres sur le fleuve Amazone, pendant que sur internet j’offre des yaourts aux miel à des garçons conceptuels et que parfois tard au téléphone je leur sers de Macha Béranger, on m’appelle de loin et je prends ma plus belle voix de baklawa velue, dans la nuit. Je ne veux plus voir les informations à la télé, ces laboratoires pharmaceutiques milliardaires faisant des procès à des associations de malades, ces caméras partout, voir jusque dans nos riches terres ceux qui trébuchent être un par un culpabilisés et punis. Cette nuit je voudrais qu’on me laisse tranquille survoler en rêve la ville blanche des aghlabides, et sur son cheval en bas mon arrière grand-père, sa chéchia vermillon, les enfants qui courent, les rues muettes, les toits écrasés de lumière, Kairouan. Mais au sommeil je me sens encore si lourd de colères, d’anafranil et de choléstase hépatique, je regarde sans comprendre l’image renvoyée par ma webcam, et que je reconnais à peine : ma vieille bio-masse.

22 juin 2007

California Dreamin'

Au bout de la route du 38, après les sound-systems sur le trottoir devant chaque onglerie africaine du boulevard de Strasbourg, en tournant le long des Récollets, je me souviens de quand le couvent avait brûlé et que j’étais à l’intérieur, puis des Anges mis dehors, par la force… et encore avant, de ce vieux concert des Béruriers, qui chantent masqués sur un podium, devant la gare, au temps des dinosaures. Avec R. et le petit basque, en bas du square, moments estivaux équivoques, écouter une chorale de filles pédés et de garçons lesbiennes menés par une chef de chœur qui danse la capoeira, après il fait déjà nuit et place de la République ça sera indigestion de kébabs de dinde pour tout le monde, tant et si bien que le petit basque en tombera malade, un peu plus tard. En s’enfonçant plus profond dans le Marais intérieur, au F., on retrouve petit monstre et son mari de cinéphile à besaces, celui qui me traite toujours d’idiote, et les garçons parlent de cinéma, dans la rue. Petit monstre, brave garçon, s’absente pour montrer leur chemin à deux sexagénaires américains aux cheveux rouges et argent, ceux qui nous ont demandé sans rire si on était pas californiens, genre bonsoir on est deux vieilles folles perdues, vous êtes pas californiens, par hasard ? Je m’inquiète de pas avoir de nouvelles du garçon dé-permanent, celui qui passait son IRM du cerveau, ce matin. Le vent s’est levé, la nuit est longue, ce soir c’est fête de la bière, en quelques minutes il est six heures du matin, taxi chinois.

19 juin 2007

Mir(âges)

Un samedi soir, misérable élection de la bear family, rue Duhesme, mais cette fois, pas comme il y a deux ans, il n’y a pas que le vert, d’arbre électrique, le palmier orange marche aussi, ils sont deux, plantés là bien droit au milieu près du bar, cette salle des fêtes rendue si belle par ces palmes qui nous éclairent, si improbables qu’on grimperait presque pour y cueillir des dattes, Roger please prends moi une photo, je grimpe au vert, tu montes à l’orange... C'est Ouarzazate à Guéret, un mirage à jeannettes au fin fond de Paris... Ça finit en un petit déjeuner enchanté, rue Ordener, autour d’un tonneau en bois, croque-monsieurs, bières, crèmes et croissants, il y a R., N. et son intello des back-rooms, et puis Soissons et son meilleur ami, et en un coup de taxi un bel atterrissage au matin dans une rue déserte du septième, sur une promesse de se revoir.

Le temps qui coule en plein sur ta gueule, cette chanson des Rita qui m’entête / tout a changé, tout est pareil… en deux jours tout m’était revenu de ma vieille ville, traversée la veille à l’aube après une soirée épouvantable, une si belle prise de tête avec W. au Diable des Lombards qu’on a cru voir les entrecôtes voler au dessus de la table du dîner, et qu’après une cuite au D. j’ai marché sur la Seine au Pont des Arts comme on marcherait sur l’eau, comme la samaritaine oubliée, un miracle du petit matin, le ciel de Paris, et en miroir le vieux fleuve, juste la tronche de nos âges à tous, nos années et nos jours depuis Térah et Noé, avec l’eau qui s’enfuit, là, sous nos pieds.





Rien que de l’eau.

Paris qui a sa gueule d’après gueule de bois, la France qui a un nouveau chef du personnel, et moi qui attend mon RMI, mon dieu, cette musique grecque va me tuer, j’aime tellement ça mais je sais que ça va me tuer.

Dimanche sous la pluie, avec P., Saint François-Xavier, « Les chansons d’amour » de Christophe Honoré, à te scotcher à blanc devant l’écran en couleurs, ce mec fait des films de plus en plus beaux à chaque coup, il va falloir qu’il arrête c’est plus possible, son film là je vais aller le revoir quinze fois, comme s’il savait pas que j’ai pas l’argent pour. Je vais y aller et y aller, pour chialer encore, chialer toute l’eau qui me sortait plus, inonder mes yeux restés trop secs, ça fait tellement d’années.
A la fin de la projection, la Pagode est sous la pluie, le joli projectionniste est monté sur le toit, sans qu'on sache pourquoi. Ce film de lits échangés, de cimetières, de filles et de garçons mélangés sous les draps, de grands boulevards et de reproches de fantômes, bourré à ras bord de chansons de deuil et de séduction, comme celui que je voulais faire il y a quinze ans. Mais je n’ai plus jamais touché une caméra, c’est de famille, mon père aussi c’était comme çà.
P. et moi on prend une 33 export au Jean Bart, mais les mots ne viennent pas. Dans le métro, cette fille moche avec son rat partout, dans les cheveux, et au ras de sa minijupe.

14 décembre 2006

dimanches de l'Avent

Je me souviens de ce voyage que je voulais tellement faire avec M., mon petit prince éléphant: le Piémont avant Noël, les Langhe en automne, les ballades en voiture, On aurait mis Emmylou Harris sur le radiocassette et chanté "Hello Stranger" dans les collines de Pavese, mangé des omelettes aux truffes, quitté Albe au matin pour jouer aux partisans. On aurait traversé les vignes en hiver, visité la synagogue à Casale, ramassé les marrons, dormi dans des auberges au pied des châteaux.

04 décembre 2006

Okinawa Fall

Joan Baez - The night they drove Old Dixie down
The Hidden Cameras - Death of a tune
Squeeze - Up the junction
Neil Diamond - Play me
Buffalo Springfield- Out of my mind
Kristin Hersh, with Michael Stipe - Your ghost
Colin Meloy- I've changed my plea to guilty (Morrissey cover)
Herman Düne - When the water gets cold and freezes on the lake
Crosby, Stills, Nash and Young - Helpless
The Decemberists - Grace Cathedral Hill

17 avril 2006

Kerguelen

Grande sortie de Pâques jusqu'au café d'en face pour un paquet de marlboro et de retour sur ma chaise, je cherche "Courbet" sur Technorati à cause d'une photo de nu et d'un article parus ce matin dans Libé, une exposition à La Haye. Je pensais Gustave, j'aurais pu atterrir sur Julien, mais non voilà que je m'écrase encore plus loin, sur un blog qui parle des stations baleinières de Kerguelen, je n'ai pas envie de lire, mais échouer là est si beau que ça me la troue un long moment et quand je me reprends enfin, sur un blog américain, ce portrait photo de Courbet que j'avais oublié, il est vieux et gros, il a cet air triste et pensif de baleine des mers froides, et soudain les Kerguelen ne sont plus si loin. Ce week- end pascal m'a ramené aux joies de Technorati, ce grand ventre absurde et mou qui mixe et broie, un grande lotterie électronique qui à chaque coup que tu joues, repousse toujours plus loin les limites de l'à propos et pourrait te ressortir à peu près n'importe quoi du tombeau. Mais je ne peux pas aller bien loin aujourd'hui, j'ai perdu mon mot de passe. C'est que l'amnésie m'envahit, six mois que je passe mon temps à perdre mes mots de passe internet et à en recréer d'autres, comme celui qui me sert pour écrire ici : je devrais les noter chaque soir un par un, au feutre, sur ma main.






15 septembre 2005

Orléans (like a hurricane)

Retour d’un week-end flamand humide et gris, jours de conjonctivite et de bronches crachées, jaunes et épaisses, et les médecins qui veulent à peine me soigner. Les yeux sales, je crache allongé sur le canapé. Toute cette humidité à la télé c'est pas très bon pour la santé. Depuis des jours, noyée dans son fleuve, cette seconde Orléans, une Nouvelle Atlantide métisse, ces accords de blues qui flottent épars et qui étaient une cathédrale, toute cette boue, tous ces rythmes engloutis sous les eaux, cette histoire qu’on a pas appris à temps à réciter, même quelques notes. La nuit je rêve d'une guitare aux cordes mouillées et pas un son n'en sort, ces stades entiers de réfugiés, ce désastre climatique sur nos airs du siècle passé, ces rues insalubres et englouties... Boire la tasse quand ce sont nos vies modernes qui jouent à appeler l’orage, partout sur terre rien ne nous préserve plus de ces jours de colère, pas plus nos iPods que nos ADSL illimités : on croyait pourtant qu’avec nos hélicoptères, nos ingénieurs de pointe, le progrès, mais il ne nous reste rien que nos écrans télé, ces images qui surnagent et laissent tout inondé. Dans la salle de bain et sur ma table de chevet, je n'ai que la serpillière et des kleenex, pour essorer.

05 septembre 2005

Indian Summer (chicons-gratin)

L’insomnie gagne, ces journées entières où rien ne se passe, tout va si vite qu’on en oublie de s’enlever les sparadraps au matin - plus le temps - et quand le soir tombe je télécharge tellement de musique que la police finira bien par venir me chercher, une de ces nuits, et je partirais avec les menottes aux poignets, enfin, et toutes ces télévisions en bas de chez moi, on me jettera un blouson sur le visage pour que je leur échappe, personne ne me reconnaîtra. L’année qui vient de s’écouler a déjà tant de rides, l’été a soufflé dessus comme sur un pot de mégots froids, il y a des cendres partout, autour. J’emmène P. aux Buttes Chaumont, devant tant de grands arbres je me sens toujours bien, on a soif, marée de torses nus sur le vert des pelouses, s’allonger, vouloir dormir, on se dit c’est génial : c’est comme dans Joe Dassin.

P. a passé trois jours chez moi, sa peau blanche, son téton gauche mordu dans le soleil, et ses chicons-gratin. J’ai appris à rouler les chicons, les chicons finalement je me demandais, mais au final ce ne sont que des endives, maintenant je sais lui dire baise-moi dans sa langue (est-ce que ça fait de moi un néerlandophone ?) sa peau, la mienne, tout réveille des échos trop lointains pour que je les entende autrement qu' à peine, alors je tends l’oreille et il dit viens cerise, il met de l’ail dans les langoustines, il m'accompagne voir les poneys au Parc Monceau, quand il me jouit dans le cul il fait une telle tête à chaque fois que je me demande si je dois pas appeler les pompiers, il dit toi reste là et épluche les pommes de terre, je lui dis for you I would cook and sew, et je veux qu’il revienne. Quand il est parti, l’insomnie reprend, les nuits à échanger des fichiers musicaux comme si ma vie en dépendait vraiment, et puis ces cuites monumentales, si grotesques quand S. finit par me pleurer sur l’épaule ce soir où ensuite je me trompe de bus de nuit et que la rue de la Tour d’Auvergne n’en finit jamais, en arrivant Place Blanche je m’achète un camembert chez l’arabe et je le mange en entier, le matin j’ai des remontées acides, la gorge me brûle, l’estomac se retourne, en entier.

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de C., j’en ai marre de tous ces miroirs : en rêve je revois de vieilles photos dont le souvenir continue de me traquer, c’est pas Judy Garland défoncée, c’est ce vieil écrivain italien exilé, converti au bouddhisme, vieux pédé qui a vu le Christ et qui enterre ses chiens dans son jardin à Mexico City, ou bien De Pisis, loin des quais, de tous ces gigolos qui posaient pour lui à Paris, finissant ses jours à soigner ses nerfs, sa mélancolie, en maison de repos, à Villa Fleurie. L’autre soir on a dîné au Motown, Pompelmo, son ami, moi, et le garçon dé-permanent, celui qui est joli, et il y avait cette chanteuse de variétés, qui prend sa pause juste à temps, juste avant que les larmes ne tombent, dans mes pommes sautées.

25 août 2005

éteins la radio

La nuit, dans les vapeurs de mon vin corse, je rêve d’avalanches de sable, je me mords les lèvres en dormant, le matin le sang a séché aux commissures et je le fais tomber du doigt. Il pleut, j’ai les cheveux qui poussent du rosé d’hier, à la radio ils disent la grippe du canard arrive. La Suisse est inondée, le Portugal calciné, mais j’habite un pays où on verbalise aussi ceux qui nourrissent les pigeons : ici c’est un mois de novembre ordinaire, nous sommes fin août, le ciel est d’un beau gris uni, tout est tranquille. Encore une fois j’ai des poches sous les yeux, et je ne sais pas si c’est le rosé ou bien si les crèmes de jeunesse que m’a filé Doumé ont dépassé la date de péremption, il m’a pourtant montré comment les appliquer après le dîner hier, mais c'est vrai qu'en partant il a failli tomber de vélo. Je n’en peux plus de l’été à Paris, ces journées qui se ressemblent, et sur internet tous ces crétins mal éduqués, sur les sites de rencontres bears cette si belle collection de rateaux, que si on me fournissait avec les seaux et les pelles au moins j’aurais l’air moins con, sur la plage. L’après midi au Lux Bar, Denyse avait des théories sur la poitrine des filles, mais c’est normal Denyse a toujours des théories, et puis c’est bientôt la rentrée : il y en a une ou deux qui passent qui sont pourtant loin de ressembler à Lolo Ferrari, mais elle dit tu as vu, je te dis, c’est Supervixens. Moi je n’en sais rien, Supervixens je l’ai pas vu, mais ce que je sais c'est que demain P. arrive, qu'on ira acheter des langoustines, et je voudrais tellement qu’il m’emmène loin d’ici.

22 août 2005

journées mondiales de ma jeunesse

Depuis que C. est parti, j’ai vraiment mon âge, je n’ai plus de corps, et tous ces avions qui s’écrasent chaque jour s’écrasent sur ma jeunesse, mon enfance, les croquettes de riz de ma grand-mère, les vieux Hergé dans les placards, la dernière fois que je vois mon grand père par le pare-brise arrière sur une plage de Normandie, toutes les toilettes où je me suis masturbé en grandissant, les filles à qui je faisais mal en bandant mou … On ne rigole plus, tout ce qui était parti l’est maintenant pour de vrai, mes anciens amants, mes vivants et mes morts. Je n’ai plus de forme, je suis loin, il y a quelqu’un de mon âge en face de moi dans la glace : je le regarde, je n’arrive pas à avoir envie d’apprendre à le reconnaître. Doumé m’a enlevé mes comédons gratis et filé des crèmes pour la peau, je lui paie un coca, je comprends que ça ne me rendra rien. Ce soir un film de Catherine Breillat à la télé et je suis cette anglaise ballottée sur un bateau, son regard sur un corps encore adolescent, sa préférence le temps d’une traversée pour la bouche et les fesses d’un garçon plutôt que pour la laideur des hommes, les fesses de ce jeune type qui la pénètre en jouissant comme pour la première fois. Tous les jours cette semaine, ils font des messes en Martinique et à Notre Dame, mais qui dira cette messe pour tout ce qui a disparu de ma mémoire en un été, ce crash soudain, moi qui n’ai pas pris l’avion, moi qui, exactement comme mon père, en ai toujours eu un peu peur. Il est trois heures du matin, ce matin à Cologne le pape bénissait tous ces garçons en short, ce soir sur la 5 ils rediffusent : Esteban, Zia, Tao, les Cités d’Or.

18 août 2005

Beau comme Fuck

Toi qui reviens d’une année blanche, reprends ton souffle, ne t’agite pas en vain : pause estivale à compter les cigarettes qui te restent dans le paquet, les pas qui te séparent du dehors, les journées d’août qui passent au dessus du mur, une par une comme des îles. Il y a aussi - mais ça prend du temps à compter - les arbres du cimetière d’en face, les seuls qui puissent, en buvant un peu, te tenir lieu de pins maritimes, avec, faute de vents, tes sempiternels morceaux de musique grecque sur ITunes, à faire se lever le Meltemi. Tu as fait la moitié du chemin depuis une bulle épaisse, tu n’es plus séparé du monde que par une pellicule encore, un simple film plastique, du givre en été qui finira par fondre au rythme des bouteilles de rosé. A chaque bout du fil le bruit du tire-bouchon, le soir P. m’appelle de Tielt avec Skype, on boit du vin, sa voix sort encore chaude des baffles de l’ordinateur et se répand dans le salon, j’aime quand il pleure de fatigue mais qu’il reste encore, il n’en peut plus de travail, moi je n’en peux plus de ne rien faire, de regarder la page blanche, sur l’écran. S.3 m’a dit l’autre soir au D. que mon dernier post était à chier et je sais qu’il a raison, pour me consoler ce soir-là il a fini par me donner son badge, c’est un tellement beau slogan pour l’été, c’est un petit badge orange, dessus c’est écrit, un peu gribouillé, ce programme beau à chialer: « Fuck Forever », en deux mots seulement. Et putain que j'aime ça.

12 août 2005

pharmaciens de l'Eden

Il n’y a plus grande différence entre le sommeil et la veille, la télé reste allumée quand je m’endors sur le canapé, je me réveille à l’aube devant des émissions que je ne comprends pas, une jeep dans la savane au matin, ce reportage sur les animaux sauvages qu’on regarde à la lunette dans la lumière aveuglante des plateaux de Namibie, ou l’autre jour ces dessins animés pour enfants de trois ans, je ne sais plus quel âge j’ai, je me lève en cherchant mon cartable, prêt à partir à l’école, lourd encore d’une cuite qui passe mal, mais je ne veux plus de mes corn-flakes, jamais. Ces cuites avec Doumé qui voudrait bien me retirer les comédons, je lui ai montré mon kyste, sur l’épaule, il dit mais c'est un kyste puant, ou ces blagues goys chez Denyse quand elle a bu trop de champagne, ces semaines pâteuses, chaque soir tenaillé par ce besoin de remèdes violents et surs dont je n’ai pas l’ordonnance, boire et boire encore, espérer oublier contre des corps nouveaux, ces morceaux entrevus d’une pharmacie de l’Eden dont je n’ai pas la clef : ce garçon au long torse qui vient chez moi, il est déjà dans mes draps mais il dit non juste dormir - je suis son grand-père ou presque, je soulève juste les draps quand il dort, le voir seulement, regarder encore : être Dalida juste un instant - je me retourne et il me tambourine dans le dos avec ses poings, en dormant, ou bien cet autre qui m’embrasse étrangement l'extrémité du gland avant d’avaler mon sexe dans sa bouche : deux fois il répète cet étrange préliminaire, ce baiser du bout du gland, et je n’ai plus du tout envie de dormir, j’en oublie ma nuit blanche, celles des jours d’avant, ces heures passées à sortir, à tuer le vertige, à conjurer le sort, au fond de mon verre, dans nos doubles bières.

20 juillet 2005

Dong Dong (2)

Week-end en apesanteur lourde. Oublier tout, le temps d’un pique-nique de débardeurs et de paillettes, au bord de l’eau, ou de mots échangés au dessus des écrevisses d’une paella, de propos qui se bousculent sur nos lèvres brûlées par une eau de vie de figues. Fin de partie : c’est un dimanche soir qu’on s’est séparés avec C., comme avant de retrouver l’école le lundi, ou de repartir avec son sac, vers la caserne, vers le front. A l’appartement, c'est la plongée en apnée, les premières nuits sans C., le seul garçon qui met les pépitos au frigo quand il fait chaud. Au pied de la télé et des étagères la moquette est sale, dans les creux du canapé il y a des miettes de gateaux, partout. On est seuls la radio et moi, une vieille chanson de Nancy Sinatra.

Dong Dong (1)

Etincelles d’un feu d’artifice à couper le souffle, tiré d’un endroit d’où personne ne peut le voir de nulle part, goût du kebab avarié jeté à la poubelle après une demi-bouchée, et cette série télé pleine de cercueils et de croques-morts que je n’avais plus réussi à regarder depuis mon père (parvenir enfin à me souvenir de ce soir là sans changer de chaîne : il appelle, et la télévision qui organise des funérailles de fiction dans le salon pendant qu’il fait son malaise à côté, dans la chambre, six pieds sous terre). Quand le feuilleton est terminé, on éteint les lumières et on va se coucher, abrutis de sommeil, vaincus par le bruit des pétards, pleins de l'odeur des frites. Mais c’est le quatorze juillet, et alors même qu’avec C. tout sombre, après qu’on ait éteint la lumière, voilà qu’arrive la trique des naufragés, dernier rodéo nocturne, un truc de somnambules surdoués, de hardeurs au bois dormant, larmes de plaisir arrachées à nos yeux secs, nos cerveaux arides, nos corps absents. Faire l’amour quand on coule, prendre son temps avant de jouir, le temps de réussir à y croire : faire l’un à l’intérieur de l’autre, bien à fond, le rêve qu’on pourrait tout recommencer.

15 juillet 2005

illuminés (pompiers moches)

Pompiers si moches à la caserne de la rue du Jour qu'on y fait long feu, marche interminable le long des quais de Seine à la recherche d'un bal qui n'existe plus et dont jusqu'à la gloire est éteinte, mais R. voudrait tellement y croire encore qu'on en a presque les pieds en sang, et Jojo qui s'arrête tous les dix mètres pour pisser, à chaque réverbère. On finit par faire la queue devant Sévigné, derrière un cordon, face aux deux plus belles roulottes à pizza jamais vues, au milieu des baraques à frites : illumination de petites ampoules, bouteilles de kro vides, au caniveau. A l'intérieur, au milieu des grands arbres et des tubes de Noir Désir que je ne connais pas, ce gros type au coude relevé en permanence derrière la tête, mon Olympia à moi, dodue et debout : oui vas y caresse-toi les cheveux, encore, jusqu'au bout de la nuit. Il y a aussi deux pédés en micro-chaussettes, Jojo a une touche avec le plus drôle et le plus joli, celui qui vient sous notre nez, faire la danse du ventre, mais Jojo n'a d'yeux que pour la mésange, ma mésange qui a bien vieilli. Les pompiers ici sont tellement plus beaux, on en croirait reconnaître le débardeur beige de ce matin, celui qui lisait Robert Antelme, dans le 75, L'espèce humaine. Et comme disent les Roger, dans la vie, en fait, il y a pompiers et pompiers : l'Italie est trop loin, les vertiges me passent un peu, la 33 export est fraîche, on voudrait rester, ne plus jamais devoir prendre un noctambus.

10 juillet 2005

premières fois

Retour d'alcool pour ces semaines en flammes, heures passées à taper la cloche dans les bars pour un paquet de cigarettes, pour une pizza offerte ou pour ces bières bues jusqu'à s'en retourner l'estomac, le feu qui est partout : images entraperçues de ce ferry bourré de passagers qui brûle au large de Zamboanga dans la mer des Philippines, et au dessus de nous ce ciel si gris qu'on dirait de fumée. Un enchaînement de premières fois miraculées, comme, un après midi au travail, ce garçon à mille kilomètres de toi qui réussit, petits prodiges de la technologie, à éjaculer partout sur l'écran plat de ton ordinateur, ou devant un écran télé à la mezzanine du D., pleurer devant un porno, ces images candides, ces instants qui s'éternisent, d'un enculage si jouissivement régressif qu'on en oublie son verre, sur la table. Autour du D., CJ le roi du perrier-pêche et ses blagues de la savane - combien d'éléphants on met dans une giraffe, je crois-, R. qui raconte son jardin d'orties dans le Bourbonnais, et puis CJ au dessert, il voudrait savoir s'il peut avoir une coupe tri-parfum avec un seul parfum : week end de larmes rentrées, masturbations adolescentes, amertume jusqu'à la lie. Le temps qui s'arrête au Stop Café face à Saint Denys de la Chapelle : dimanche de jeux de plateaux et de taboulé chaud.

08 juillet 2005

schtroumpfs à genoux ( London's calling)

« The ice age is coming, the sun is zooming in … »

Au milieu des carcasses caramel de nos double-decker buses et de nos trains madrilènes, l’Europe bientôt égorgée à genoux sous un tapis de bombes, le métro qui brûle d’Aldgate à King’s Cross, et de notre côté du Channel, toujours ces vieilles populations latines empressées de se rendre, prêtes à tendre gorge, feignant de se faire un abri, un bouclier honteux de leurs superstitions pacifistes, qu’aucun des cauchemars faits dans le siècle n’aura jamais suffi à ébranler. Mon frère au téléphone, descendu ce matin à la station de Liverpool Street une heure avant les bombes, qui n’a rien vu rien entendu des sirènes et des cris, mais quelque chose, dans la voix, de perdu : ses mots qui cherchent à tâtons la sortie, dans le noir.

A la télé, aéroports et gares de France, ces images à en rire d’un pauvre plan vigipirate virant, attention, de l’orange au rouge, quelques types déguisés en policiers, trois petits soldats s’emmerdant sur un quai Gare du Nord, mitraillettes en plastique, berger allemand jouant au caniche, pistolets en chocolat, et tous ces portiques de détection, qui ne sonnent que pour vos pièces jaunes. Je me console en me disant qu’on n’a pas eu les Jeux, que peut-être ça freinera cette folle ambition de notre bon maire, transformer définitivement Paris en village des schtroumpfs, cette vieille tendance tous à Bercy Village et nos enfants à la crèche. Ensuite la nuit est lourde, trop de pâtes au dîner, et ce matin, en passant devant une pharmacie, publicité de cosmétiques pour hommes et mon reflet dans la vitrine, mes vieux cernes et mes rides : des poches, sous les yeux.