" C'est poison dans votre thé "
Nous étions trois : un breton, un sémite et un luxembourgeois, et c’était une belle nuit au bar de
ramasse-feuilles, attrape-miettes, psautier de regrets, livre de louanges.
Nous étions trois : un breton, un sémite et un luxembourgeois, et c’était une belle nuit au bar de
Prendre le tram de la côte jusqu’à Ostende, rejointe au lendemain d’une grande tempête en mer du Nord, pour des soirées trop arrosées, cet ancien bar à marins,
Quand je rentre en France, je voudrais qu'on me bande les yeux, ne plus voir le sourire de ces journalistes et présentateurs de journaux télévisés qui affichent chaque jour plus crânement leur soumission aux puissants, leur collusion avec les forces établies d’un nouveau régime poujado-bananier en talonnettes qui s’est installé chez nous comme dans du beurre, et bien à fond. J’ai du dormir trop longtemps, et quand mes yeux se rouvrent, ce que je vois, c’est un pays tout entier qui hue ses grévistes, laisse ses CRS débarrasser les universités occupées, la dictature molle d’une opinion décérébrée et consentante, et un silence assourdissant. Partout, le froid.
L’automne, le vrai, le soleil gelé, les marrons chauds, le froid place de la Sorbonne, un chocolat chaud un samedi après-midi avec N. et ces portraits de laids et de fous, ces tableaux juifs russes de lapins morts comme sur la glace et de volailles écorchées pendues sur des murs de briques rouges sang, et puis dans la rue les garçons qui ont ressorti leurs parkas d’éboueurs et mettent leurs bonnets en crochet pour aller acheter leur papier à rouler rizla et leurs paquets d’Amsterdamer. Rue de Rivoli
Là bas la Californie en flammes, ici la température qui baisse, loin sur son île cette femme corse qui se bat seule contre le labo qui continue d’abreuver le marché de l’anti-psychotique qui l’a rendue obèse. Au même moment ce salaud d’Attali et sa commission proposant sans rire d’effacer de la Constitution, comme en toutes choses, le principe de précaution, libérer l’industrie paraît-il, mieux nous livrer crus au monstre oui, afin que nous nous laissions dévorer sans cris. Cette nuit je rentre et m’endors pour la nuit sur le canapé, la télé allumée, que je retrouve au matin, et mes maux de tête : l’autre soir encore je me suis fait une cicatrice, au vernissage de Pierre, le béton d’une mezzanine, de plein fouet, sur le front.
C’est Nuit Blanche, ce soir, mais moi la mienne je l’avais déjà trop fait la veille, c’est qu’à quatre heures du matin au D. il y en avaient tellement pour parler de ballons d’eau chaude, d’infiltrations d’eau et de prix des terrains que c’en était vraiment plus possible, que j’ai du m’en rajouter une de bière, puis une autre, qu’au bar j’avais des fourmis dans les pieds et que j’aimais tellement bien parler avec ce petit costumier breton qui m’a déchaussé pour me frotter de glaçons, entre le talon et le gros orteil, pour me les faire passer, mes fourmis j’entends, puis il m’a refait mes lacets et moi j’étais Peau d’âne ou Cendrillon.
Ce samedi quand même, malgré mon foie mourrant, spectacle de feu aux Tuileries avec le fleuri qui prend des photos des braseros, et dans la grande allée, tout du long, ces grosses boules de feu dans des pots de terre, ça s’appelle, c’est ce qu’ils marquent dans le journal, les « boules à Lorenzo ». On traîne de feu en feu entre les machineries de flammes et de braise sans trouver Lorenzo, c’est pas faute de le vouloir mais tant pis, ça sera pour un autre soir peut être, par une nuit plus obscure et dans les bosquets. Alors, au milieu de la foule, on fait notre chemin entre les flammèches et les escarbilles, et c’est pas que je sois rassuré, c’est mon blouson en nylon, la peur de me retrouver en moins de deux torche vivante involontaire, improvisé bonze birman. Apres nos nouilles porc-calamars, on redescend
Après ce film de vaches et d’amnésie, de baisses de vision et d’ânes dans un brouillard épais, j’emmène le garçon fleuri qui veut boire son lait fraise face à Notre Dame, puis à son tour il me traîne derrière lui de par les rues du marais, jusqu’à cette librairie pédé autrefois si belle, et qui ressemble plus à grand-chose aujourd’hui. Au sous sol pourtant, cette exposition de trans-boys magnifiques, ces beaux visages de garçons des rues, exhibant sur leurs corps réinventés les signes encore indécis d’une masculinité nouvelle, comme une adolescence retrouvée, faux pénis et poils qui poussent, insolence et gravité, cicatrices et coutures, sous les seins. Boire encore trop de bières, et une fois rentré chez moi ne trouver qu’un seul message sur ma boîte hotmail, Bouygues Télécom, et pour la troisième semaine de suite, c’est dans mon courrier qu’arrive la newsletter hebdomadaire à laquelle semble s’être abonnée Madame Marie-José Cambon. Un jour, il faudra que je leur téléphone, à Bouygues Télécom, pour leur dire vous savez, c’est pas que ça me dérange, mais je m’appelle toujours pas Marie-José, et Mme Cambon, en fait, c’est pas moi.
Au réveil, soudain Paris s’est rempli de kilts. Paris envahi de jeunes écossais jambes et mollets poilus dans leurs kilts flambant neufs, venus supporter leurs joueurs, moi couvert de bleus et de bandages, je me sens pour un jour un de leurs héros, moi qui pourtant ne sais rien du rugby, et ne veux surtout rien en savoir, moi qui suis juste tombé d’un escabeau, en redescendant d’un toit, par une trappe fenêtre. C’est que ce n’était pas le mien de quarantième anniversaire, chez Doumé, l’autre nuit, rue Beaurepaire, tout près de là ou
« Je lève mes yeux vers les montagnes … D’où me viendra le secours ? » Psaume 121, Chir Hama’alot, Cantique des Degrés.
Quelques jours après, je suis aux fêtes belges de Lokeren près de
Hier matin, vendredi 13 et jour de chance, j’ai rendez vous avec Mademoiselle Gavarret, ma nouvelle banquière, celle qui veut me mettre à l’index, à la banque de France, celle qui veut ma peau. Ma petite nièce est arrivée en pension chez nous pour trois jours, son poupon rose et chauve, désarticulé à force, qui traîne déjà sur mon lit, et quand à midi elle veut pas finir son jambon purée je luis dis attention, si tu n’es pas sage Rama Yade va venir, ou plutôt, non, tiens, Mademoiselle Gavarret, et je vois bien qu’elle a peur. Mademoiselle Gavarret me reçoit entre deux stages de formation, et Mademoiselle Gavarret, moi en fait, pour la former, ça la changerait de ses bourgeois d’Auteuil, je lui parlerais bien de cette femme qui se chie sous elle dans une salle d’attente bondée à Lariboisière, de cette puanteur, de la flaque brune sur son siège, quand elle se lève, pour sa consultation d’anesthésie, de nous tous qui détournons les yeux, des infirmières et du personnel qui se font et se refont le couloir rien que pour le plaisir d’y faire claquer leurs sabots, sans s’apercevoir de rien, le nez trop pris sans doute, ou trop occupés à micheline t’as vu avec mado si elle a bien téléphoné à patrick rapport à l’imprimante à josy, je te rappelle qu’y a plus d’encre. Mademoiselle Gavarret, la moitié de mon âge en short, derrière son bureau, qui sait si elle est pas pieds nus, là maintenant, en face de moi, je devrais lui raconter cette jeune chinoise qui hurle tous les jours dans l’entrée, au centre médico-psychologique, à
Le bal de la caserne à Sévigné est devenu payant cette année, mais on ne regrettera pas nos six euros tant la merguez est bonne, la météo salvatrice, merci jolis pompiers. Après la fin, quand on est arrivé au fleuve on s’est assis sur le parapet, le temps que Roger digère sa crêpe, que les réverbères s’éteignent, que le Pont Neuf fasse ses ronds dans l’eau, qu’on ait envie d’un petit déjeuner. Au Départ Saint-Michel, il y avait ceux qui se couchaient, ceux qui se levaient, ceux qui en étaient aux croissants et ceux au spaghetti bolo, ceux qui passaient au café, ceux qui repassaient à la bière, le jour qui se levait, l’île de la cité, à une table ces deux brunes en débardeur, jumelles comme deux gouines barcelonaises, l’impression de retrouver Paris.
C’est un week-end d’expo de photos de pères noël gonflables et de nains déguisés en robots, un samedi de vieux film de Stan Laurel sans Hardy, de pelouses nocturnes où on attrape la crève, de bières bues avec N., petit monstre, et le garçon fleuri. C’est, le lundi matin, sortir de chez le petit docteur, mon cœur et mes poumons, se retrouver pris dans une tempête d’été, l’eau qui déferle si fort boulevard du Temple que j’en pleurerais de pas avoir sur moi ma bouée-canard, oh ma bouée-canard si je rentrais toujours dedans, si au moins je pouvais encore l’enfiler, je pourrais me laisser entraîner, jusqu’au port, vers la Bastille, par les flots, et m’amarrer quelque part, en attendant, pendant que tous les repères autour s’effacent. Parce que c’est C. qui ne monte plus jamais à Paris depuis qu’il n’est plus qu’à quarante minutes de la capitale, c’est son téléphone qui sonne dans le vide quand à n’importe quelle heure je l’appelle, c’est N. qui couche avec des grands noirs américains mais qui récite encore, à quatre heures du mat' rue de Rivoli, de la poésie grecque en attendant les bus de nuit, c’est les pizzas près de Châtelet qui t’implosent le système digestif en technicolor, c’est les quatre fromages qui sont au chèvre et brie fondu, c’est qu’on peut t’y mettre du saumon et même des moules si tu veux, comme petit monstre qui s’est chopé trois jours d’arrêt maladie, c’est Paris qui d’ici quinze jours se videra peu à peu de tous ceux qui « j’adore tellement Paris en août (c’est pour ça que je reviens qu’en septembre) ». Et c’est, pour ceux qui seront encore là, la cirrhose ou la gastro qui guette, chaque nuit : la rue des Lombards.
On est rentré de Tielt, on a fait la fête des steaks dans l’appartement, puis entre deux averses on marche d’une bière à l’autre dans les rues du centre, il pleut comme dans une chanson de Dalida, Bruxelles. Entre deux vaisselles et deux danses, moi et P., notre petit congrès mensuel de la franco-belge du caoutchouc, nos vieilles durex.
Harengs nouveaux, bite dans le cul et tête de porc pressée-frites, mon premier week-end de juillet, belge et pas vraiment kasher, à peine le temps de revoir la rue des teinturiers, son Paradis de la Babouche, et, pour rentrer le soir à la maison, quand le soleil revient, prendre ces vieux tramways pouilleux, dans lesquels aucun belge n’est jamais monté, juste deux polonaises, trois portugais, P. et moi, bien sûr, et tous les arabes du quartier.
Sur le i-Pod de salon, à tourner en boucle, à nous refiler sa neurasthénie du bonheur, Tracey Thorn, Judy Garland du pauvre et de nos illusions défaites, à la nausée, et encore l'égouttoir à vider... A la télé il pleut à Paris aussi, aux infos sur France 2 ils disent que les cours d’eau en France, on a fait des analyses, on a trouvé des particules, c’est des médicaments, de tout. C'est le genre de choses qu’on sait si bien faire encore, à force de gaver nos ruisseaux de paracétamol, de mettre nos fleuves sous lexomil, nos pharmacies en faillite, que si du ciel continue à se déverser autant d'eau, les caniveaux de nos villes feront de nouveaux affluents pour ces rivières d’antibiotiques, qui débordent, partout.
Et dans nos campagnes, les cygnes tombent en plein vol, de la grippe, sur nos champs.
Je rentre en France, l’eau descend les escaliers du RER, cette moiteur des sous-sols, plus besoin de voyager beaucoup pour se ramener de belles maladies tropicales, cet été c’est ici et tous les jours, la saison des pluies. Et parfois, à me retrouver là, je voudrais juste me noyer, dans ma bière trappiste... oh, jouez, jouez encore, tous les sirtakis, baglamas et bouzoukis.
Depuis que je suis seul dans l’appartement, cette semaine, et A. en vacances à Rome, le frigidaire est vide, deux soirs de suite je me pisse entièrement dessus sur un pantalon propre, aux toilettes, et comme moi tous les appareils se dérèglent un à un, la télécommande dans ma chambre, le décodeur au salon, l’ordinateur qui plante chaque soir, la fenêtre qui s’ouvre et se referme toute seule, c’est l’attaque des machines, les esprits qui me parlent, j’ai peur et je voudrais téléphoner, vite, que quelqu’un me rassure enfin, mais il n’y a plus personne sur MSN, seulement cet énorme bruit : un tableau s’est décroché du mur de la cuisine et s’écrase sur la vaisselle alignée, en dessous.
Aujourd’hui pour une fois mon portable a sonné, une infirmière de la Pitié, mais c’était juste pour me prévenir, pour mon rendez vous, hein, ben, mon psy, il sera vraiment trop occupé pour me recevoir, demain. Au dîner chez F., bien avant le vin blanc, Ph. était déjà tout rouge, il voulait juste être bronzé, un problème de réglage dans la machine à U.V sans doute, ça me rappelle ces grands hôpitaux parisiens et d'ailleurs, qui exposent sans honte ni regrets publics leurs patients cancéreux à des radiothérapies défectueuses, comme cet homme dans le journal qui depuis s’en chie et s’en pisse tous les jours dessus, à faire mal. Boulevard de Sébastopol deux heures après minuit la ville était morte, les avenues et le monde autour de moi vides de tout sauf de l’écho de mes pas, si vides, même, que j’ai eu peur de voir surgir, de derrière un arbre, Rachida Dati avec un alcootest et puis ses dents, parce que oui, j’ai bu, et j’aime les garçons.
Je me rappelle quand à la télé tout le monde clopait, quand dans Paris on trouvait encore des taxis la nuit, quand on avait encore le droit d’être malade, de faire du bruit après dix heures, de boire à vomir dans le caniveau, de sécher
Je me couche après avoir vu le soleil resplendir déjà sur les Invalides et l’esplanade déserte d’un dimanche de touristes et si je me réveille au goûter c’est pour passer mon après midi à pleurer sur des épaules absentes et sur mon foie retourné, mes poches sous les yeux comme des cloques de grand brûlé. Pour la sécurité sociale je prépare des forêts entières de photocopies inutiles dont au dernier moment il manquera toujours une même quand il n’y aurait plus d’arbres sur le fleuve Amazone, pendant que sur internet j’offre des yaourts aux miel à des garçons conceptuels et que parfois tard au téléphone je leur sers de Macha Béranger, on m’appelle de loin et je prends ma plus belle voix de baklawa velue, dans la nuit. Je ne veux plus voir les informations à la télé, ces laboratoires pharmaceutiques milliardaires faisant des procès à des associations de malades, ces caméras partout, voir jusque dans nos riches terres ceux qui trébuchent être un par un culpabilisés et punis. Cette nuit je voudrais qu’on me laisse tranquille survoler en rêve la ville blanche des aghlabides, et sur son cheval en bas mon arrière grand-père, sa chéchia vermillon, les enfants qui courent, les rues muettes, les toits écrasés de lumière, Kairouan. Mais au sommeil je me sens encore si lourd de colères, d’anafranil et de choléstase hépatique, je regarde sans comprendre l’image renvoyée par ma webcam, et que je reconnais à peine : ma vieille bio-masse.
Au bout de la route du 38, après les sound-systems sur le trottoir devant chaque onglerie africaine du boulevard de Strasbourg, en tournant le long des Récollets, je me souviens de quand le couvent avait brûlé et que j’étais à l’intérieur, puis des Anges mis dehors, par la force… et encore avant, de ce vieux concert des Béruriers, qui chantent masqués sur un podium, devant la gare, au temps des dinosaures. Avec R. et le petit basque, en bas du square, moments estivaux équivoques, écouter une chorale de filles pédés et de garçons lesbiennes menés par une chef de chœur qui danse la capoeira, après il fait déjà nuit et place de la République ça sera indigestion de kébabs de dinde pour tout le monde, tant et si bien que le petit basque en tombera malade, un peu plus tard. En s’enfonçant plus profond dans le Marais intérieur, au F., on retrouve petit monstre et son mari de cinéphile à besaces, celui qui me traite toujours d’idiote, et les garçons parlent de cinéma, dans
Paris qui a sa gueule d’après gueule de bois, la France qui a un nouveau chef du personnel, et moi qui attend mon RMI, mon dieu, cette musique grecque va me tuer, j’aime tellement ça mais je sais que ça va me tuer.
Dimanche sous la pluie, avec P., Saint François-Xavier, « Les chansons d’amour » de Christophe Honoré, à te scotcher à blanc devant l’écran en couleurs, ce mec fait des films de plus en plus beaux à chaque coup, il va falloir qu’il arrête c’est plus possible, son film là je vais aller le revoir quinze fois, comme s’il savait pas que j’ai pas l’argent pour. Je vais y aller et y aller, pour chialer encore, chialer toute l’eau qui me sortait plus, inonder mes yeux restés trop secs, ça fait tellement d’années.
A la fin de la projection, la Pagode est sous la pluie, le joli projectionniste est monté sur le toit, sans qu'on sache pourquoi. Ce film de lits échangés, de cimetières, de filles et de garçons mélangés sous les draps, de grands boulevards et de reproches de fantômes, bourré à ras bord de chansons de deuil et de séduction, comme celui que je voulais faire il y a quinze ans. Mais je n’ai plus jamais touché une caméra, c’est de famille, mon père aussi c’était comme çà.
P. et moi on prend une 33 export au Jean Bart, mais les mots ne viennent pas. Dans le métro, cette fille moche avec son rat partout, dans les cheveux, et au ras de sa minijupe.
Retour d’un week-end flamand humide et gris, jours de conjonctivite et de bronches crachées, jaunes et épaisses, et les médecins qui veulent à peine me soigner. Les yeux sales, je crache allongé sur le canapé. Toute cette humidité à la télé c'est pas très bon pour la santé. Depuis des jours, noyée dans son fleuve, cette seconde Orléans, une Nouvelle Atlantide métisse, ces accords de blues qui flottent épars et qui étaient une cathédrale, toute cette boue, tous ces rythmes engloutis sous les eaux, cette histoire qu’on a pas appris à temps à réciter, même quelques notes. La nuit je rêve d'une guitare aux cordes mouillées et pas un son n'en sort, ces stades entiers de réfugiés, ce désastre climatique sur nos airs du siècle passé, ces rues insalubres et englouties... Boire la tasse quand ce sont nos vies modernes qui jouent à appeler l’orage, partout sur terre rien ne nous préserve plus de ces jours de colère, pas plus nos iPods que nos ADSL illimités : on croyait pourtant qu’avec nos hélicoptères, nos ingénieurs de pointe, le progrès, mais il ne nous reste rien que nos écrans télé, ces images qui surnagent et laissent tout inondé. Dans la salle de bain et sur ma table de chevet, je n'ai que la serpillière et des kleenex, pour essorer.
L’insomnie gagne, ces journées entières où rien ne se passe, tout va si vite qu’on en oublie de s’enlever les sparadraps au matin - plus le temps - et quand le soir tombe je télécharge tellement de musique que la police finira bien par venir me chercher, une de ces nuits, et je partirais avec les menottes aux poignets, enfin, et toutes ces télévisions en bas de chez moi, on me jettera un blouson sur le visage pour que je leur échappe, personne ne me reconnaîtra. L’année qui vient de s’écouler a déjà tant de rides, l’été a soufflé dessus comme sur un pot de mégots froids, il y a des cendres partout, autour. J’emmène P. aux Buttes Chaumont, devant tant de grands arbres je me sens toujours bien, on a soif, marée de torses nus sur le vert des pelouses, s’allonger, vouloir dormir, on se dit c’est génial : c’est comme dans Joe Dassin.
P. a passé trois jours chez moi, sa peau blanche, son téton gauche mordu dans le soleil, et ses chicons-gratin. J’ai appris à rouler les chicons, les chicons finalement je me demandais, mais au final ce ne sont que des endives, maintenant je sais lui dire baise-moi dans sa langue (est-ce que ça fait de moi un néerlandophone ?) sa peau, la mienne, tout réveille des échos trop lointains pour que je les entende autrement qu' à peine, alors je tends l’oreille et il dit viens cerise, il met de l’ail dans les langoustines, il m'accompagne voir les poneys au Parc Monceau, quand il me jouit dans le cul il fait une telle tête à chaque fois que je me demande si je dois pas appeler les pompiers, il dit toi reste là et épluche les pommes de terre, je lui dis for you I would cook and sew, et je veux qu’il revienne. Quand il est parti, l’insomnie reprend, les nuits à échanger des fichiers musicaux comme si ma vie en dépendait vraiment, et puis ces cuites monumentales, si grotesques quand S. finit par me pleurer sur l’épaule ce soir où ensuite je me trompe de bus de nuit et que la rue de
Aujourd’hui c’est l’anniversaire de C., j’en ai marre de tous ces miroirs : en rêve je revois de vieilles photos dont le souvenir continue de me traquer, c’est pas Judy Garland défoncée, c’est ce vieil écrivain italien exilé, converti au bouddhisme, vieux pédé qui a vu le Christ et qui enterre ses chiens dans son jardin à Mexico City, ou bien De Pisis, loin des quais, de tous ces gigolos qui posaient pour lui à Paris, finissant ses jours à soigner ses nerfs, sa mélancolie, en maison de repos, à Villa Fleurie. L’autre soir on a dîné au Motown, Pompelmo, son ami, moi, et le garçon dé-permanent, celui qui est joli, et il y avait cette chanteuse de variétés, qui prend sa pause juste à temps, juste avant que les larmes ne tombent, dans mes pommes sautées.
Depuis que C. est parti, j’ai vraiment mon âge, je n’ai plus de corps, et tous ces avions qui s’écrasent chaque jour s’écrasent sur ma jeunesse, mon enfance, les croquettes de riz de ma grand-mère, les vieux Hergé dans les placards, la dernière fois que je vois mon grand père par le pare-brise arrière sur une plage de Normandie, toutes les toilettes où je me suis masturbé en grandissant, les filles à qui je faisais mal en bandant mou … On ne rigole plus, tout ce qui était parti l’est maintenant pour de vrai, mes anciens amants, mes vivants et mes morts. Je n’ai plus de forme, je suis loin, il y a quelqu’un de mon âge en face de moi dans la glace : je le regarde, je n’arrive pas à avoir envie d’apprendre à le reconnaître. Doumé m’a enlevé mes comédons gratis et filé des crèmes pour la peau, je lui paie un coca, je comprends que ça ne me rendra rien. Ce soir un film de Catherine Breillat à la télé et je suis cette anglaise ballottée sur un bateau, son regard sur un corps encore adolescent, sa préférence le temps d’une traversée pour la bouche et les fesses d’un garçon plutôt que pour la laideur des hommes, les fesses de ce jeune type qui la pénètre en jouissant comme pour la première fois. Tous les jours cette semaine, ils font des messes en Martinique et à Notre Dame, mais qui dira cette messe pour tout ce qui a disparu de ma mémoire en un été, ce crash soudain, moi qui n’ai pas pris l’avion, moi qui, exactement comme mon père, en ai toujours eu un peu peur. Il est trois heures du matin, ce matin à Cologne le pape bénissait tous ces garçons en short, ce soir sur la 5 ils rediffusent : Esteban, Zia, Tao, les Cités d’Or.
Toi qui reviens d’une année blanche, reprends ton souffle, ne t’agite pas en vain : pause estivale à compter les cigarettes qui te restent dans le paquet, les pas qui te séparent du dehors, les journées d’août qui passent au dessus du mur, une par une comme des îles. Il y a aussi - mais ça prend du temps à compter - les arbres du cimetière d’en face, les seuls qui puissent, en buvant un peu, te tenir lieu de pins maritimes, avec, faute de vents, tes sempiternels morceaux de musique grecque sur ITunes, à faire se lever le Meltemi. Tu as fait la moitié du chemin depuis une bulle épaisse, tu n’es plus séparé du monde que par une pellicule encore, un simple film plastique, du givre en été qui finira par fondre au rythme des bouteilles de rosé. A chaque bout du fil le bruit du tire-bouchon, le soir P. m’appelle de Tielt avec Skype, on boit du vin, sa voix sort encore chaude des baffles de l’ordinateur et se répand dans le salon, j’aime quand il pleure de fatigue mais qu’il reste encore, il n’en peut plus de travail, moi je n’en peux plus de ne rien faire, de regarder la page blanche, sur l’écran. S.3 m’a dit l’autre soir au D. que mon dernier post était à chier et je sais qu’il a raison, pour me consoler ce soir-là il a fini par me donner son badge, c’est un tellement beau slogan pour l’été, c’est un petit badge orange, dessus c’est écrit, un peu gribouillé, ce programme beau à chialer: « Fuck Forever », en deux mots seulement. Et putain que j'aime ça.
Il n’y a plus grande différence entre le sommeil et la veille, la télé reste allumée quand je m’endors sur le canapé, je me réveille à l’aube devant des émissions que je ne comprends pas, une jeep dans la savane au matin, ce reportage sur les animaux sauvages qu’on regarde à la lunette dans la lumière aveuglante des plateaux de Namibie, ou l’autre jour ces dessins animés pour enfants de trois ans, je ne sais plus quel âge j’ai, je me lève en cherchant mon cartable, prêt à partir à l’école, lourd encore d’une cuite qui passe mal, mais je ne veux plus de mes corn-flakes, jamais. Ces cuites avec Doumé qui voudrait bien me retirer les comédons, je lui ai montré mon kyste, sur l’épaule, il dit mais c'est un kyste puant, ou ces blagues goys chez Denyse quand elle a bu trop de champagne, ces semaines pâteuses, chaque soir tenaillé par ce besoin de remèdes violents et surs dont je n’ai pas l’ordonnance, boire et boire encore, espérer oublier contre des corps nouveaux, ces morceaux entrevus d’une pharmacie de l’Eden dont je n’ai pas la clef : ce garçon au long torse qui vient chez moi, il est déjà dans mes draps mais il dit non juste dormir - je suis son grand-père ou presque, je soulève juste les draps quand il dort, le voir seulement, regarder encore : être Dalida juste un instant - je me retourne et il me tambourine dans le dos avec ses poings, en dormant, ou bien cet autre qui m’embrasse étrangement l'extrémité du gland avant d’avaler mon sexe dans sa bouche : deux fois il répète cet étrange préliminaire, ce baiser du bout du gland, et je n’ai plus du tout envie de dormir, j’en oublie ma nuit blanche, celles des jours d’avant, ces heures passées à sortir, à tuer le vertige, à conjurer le sort, au fond de mon verre, dans nos doubles bières.
Week-end en apesanteur lourde. Oublier tout, le temps d’un pique-nique de débardeurs et de paillettes, au bord de l’eau, ou de mots échangés au dessus des écrevisses d’une paella, de propos qui se bousculent sur nos lèvres brûlées par une eau de vie de figues. Fin de partie : c’est un dimanche soir qu’on s’est séparés avec C., comme avant de retrouver l’école le lundi, ou de repartir avec son sac, vers la caserne, vers le front. A l’appartement, c'est la plongée en apnée, les premières nuits sans C., le seul garçon qui met les pépitos au frigo quand il fait chaud. Au pied de la télé et des étagères la moquette est sale, dans les creux du canapé il y a des miettes de gateaux, partout. On est seuls la radio et moi, une vieille chanson de Nancy Sinatra.
Etincelles d’un feu d’artifice à couper le souffle, tiré d’un endroit d’où personne ne peut le voir de nulle part, goût du kebab avarié jeté à la poubelle après une demi-bouchée, et cette série télé pleine de cercueils et de croques-morts que je n’avais plus réussi à regarder depuis mon père (parvenir enfin à me souvenir de ce soir là sans changer de chaîne : il appelle, et la télévision qui organise des funérailles de fiction dans le salon pendant qu’il fait son malaise à côté, dans la chambre, six pieds sous terre). Quand le feuilleton est terminé, on éteint les lumières et on va se coucher, abrutis de sommeil, vaincus par le bruit des pétards, pleins de l'odeur des frites. Mais c’est le quatorze juillet, et alors même qu’avec C. tout sombre, après qu’on ait éteint la lumière, voilà qu’arrive la trique des naufragés, dernier rodéo nocturne, un truc de somnambules surdoués, de hardeurs au bois dormant, larmes de plaisir arrachées à nos yeux secs, nos cerveaux arides, nos corps absents. Faire l’amour quand on coule, prendre son temps avant de jouir, le temps de réussir à y croire : faire l’un à l’intérieur de l’autre, bien à fond, le rêve qu’on pourrait tout recommencer.
« The ice age is coming, the sun is zooming in … »
Au milieu des carcasses caramel de nos double-decker buses et de nos trains madrilènes, l’Europe bientôt égorgée à genoux sous un tapis de bombes, le métro qui brûle d’Aldgate à King’s Cross, et de notre côté du Channel, toujours ces vieilles populations latines empressées de se rendre, prêtes à tendre gorge, feignant de se faire un abri, un bouclier honteux de leurs superstitions pacifistes, qu’aucun des cauchemars faits dans le siècle n’aura jamais suffi à ébranler. Mon frère au téléphone, descendu ce matin à la station de Liverpool Street une heure avant les bombes, qui n’a rien vu rien entendu des sirènes et des cris, mais quelque chose, dans la voix, de perdu : ses mots qui cherchent à tâtons la sortie, dans le noir.
A la télé, aéroports et gares de France, ces images à en rire d’un pauvre plan vigipirate virant, attention, de l’orange au rouge, quelques types déguisés en policiers, trois petits soldats s’emmerdant sur un quai Gare du Nord, mitraillettes en plastique, berger allemand jouant au caniche, pistolets en chocolat, et tous ces portiques de détection, qui ne sonnent que pour vos pièces jaunes. Je me console en me disant qu’on n’a pas eu les Jeux, que peut-être ça freinera cette folle ambition de notre bon maire, transformer définitivement Paris en village des schtroumpfs, cette vieille tendance tous à Bercy Village et nos enfants à la crèche. Ensuite la nuit est lourde, trop de pâtes au dîner, et ce matin, en passant devant une pharmacie, publicité de cosmétiques pour hommes et mon reflet dans la vitrine, mes vieux cernes et mes rides : des poches, sous les yeux.